|
"Pour quelle raison Guy Môquet a-t-il
été arrêté puis fusillé
? Arrêté par la police française
parce qu'il distribuait de la propagande communiste,
doit-on considérer cette action comme un
acte de Résistance ?"
Cette question est posée ainsi de manière
surprenante sur le site de la Fondation de la
Résistance par François Marcot,
Professeur à l'Université de Franche-Comté,
auteur de nombreuses études consacrées
à la Résistance et directeur de
la rédaction du Dictionnaire historique
de la Résistance.
De manière surprenante, car elle l'est
par un universitaire dont la connaissance approfondie
des fonds d'archives ainsi que celle des textes
émanant de la Résistance en ont
fait sur le sujet un spécialiste reconnu
par ses pairs ; surprenante aussi de par la réponse
qu'il y apporte. En effet, citant l'Humanité
clandestine du 31 octobre 1940 dans laquelle on
peut lire : "Ce n'est pas en associant
son destin à un des groupes impérialistes
en guerre que la France pourra se sauver ; elle
ne le fera qu'en se débarrassant de l'odieux
régime capitaliste", François
Marcot en conclut que " L'Humanité
appelle donc à la libération sociale
et non à la libération nationale,
et [que] ses diffuseurs, dont Guy Môquet,
ne peuvent donc être qualifiés de
résistants, ils sont poursuivis en vertu
de leur attachement au parti communiste."
Conclusion pour le moins stupéfiante. Car
si, faisant l'exégèse des textes
communistes de l'époque - de l'Appel dit
du "10 juillet" 1940 à l'Humanité
du 31 octobre citée, et au delà
-, l'on peut en déduire une erreur d'analyse
quant au caractère de la guerre, réduite
alors à un affrontement entre deux impérialismes,
sans prendre en compte la spécificité
fasciste de l'un d'eux - le rôle de l'historien
étant d'ailleurs non pas de condamner cette
erreur mais de tenter d'en cerner les raisons
et les conséquences, l'appel - que cite
François Marcot - à se "débarrass[er]
de l'odieux régime capitaliste", régime
capitaliste certes en place en France et en Grande-Bretagne
mais aussi en Allemagne nazie et en Italie fasciste,
ne pouvait pour cette raison trouver grâce
en ce mois d'octobre 1940 aux yeux des tenants
du régime de Vichy et de l'occupant; lesquels
d'ailleurs interdisaient alors séparément
et conjointement toute expression libre et la
diffusion des idées humanistes, républicaines,
socialistes, communistes, et autres opinions démocratiques.
Ce qui fait que, bravant cette interdiction, le
fait de diffuser, le 13 octobre 1940, à
la gare de l'Est, dans Paris occupé, l'Humanité
clandestine ou des tracts communistes, était
- et ce quel qu'en ait été le contenu,
social ou patriotique - par définition
et en soi un acte de Résistance tant à
l'occupant qu'à Vichy ; ce que, dans l'immédiat,
Guy Môquet a payé de son arrestation,
avant que cela ne le conduise un an plus tard
devant le peloton d'exécution.
Une polémique du même type - non
vierge d'arrière-pensées politiques
- a eu lieu à propos de la grève
des 100 000 mineurs du Nord et du Pas-de-Calais
de mai-juin 1941. Arguant du fait que les mots
d'ordre avancés pour son déclanchement
portaient sur les conditions de travail, le manque
de savon, les problèmes de ravitaillement,
de brillants esprits - s'abstrayant de la prise
en compte du contexte - en "déduisirent"
anachroniquement que cette grève était
sociale et non patriotique, puisqu'il n'y avait
pas de mots d'ordre concernant la libération
de la France. Et que, conséquemment, il
ne s'agissait pas là d'un acte de Résistance.
Les premiers à ne pas s'être trompés
sur le caractère du mouvement furent
les occupants nazis : ayant interdit toute activité
syndicale et toute grève, ils arrêtèrent,
face à cet acte de Résistance à
leurs interdictions, de plus contraire à
leur intérêt, un millier de mineurs.
270 d'entre eux furent déportés
au camp de Sachsenhausen, d'autres, placés
sur des listes d'otages, furent fusillés
ultérieurement.
En fait, est posé là un postulat,
en l'occurrence a-historique, à savoir
que la seule motivation d'entrée en Résistance
ne pouvait être que patriotique et, conséquemment,
que le seul critère d'appréciation
du caractère résistant d'une action
ou d'un texte serait sa dimension explicitement
patriotique. Ainsi, mesuré à cette
aune, le fait de diffuser à l'automne 1940,
dans la France occupée et de Vichy, un
tract dénonçant l'antisémitisme,
mais sans référence explicite à
la libération nationale, ne serait pas
un acte de Résistance
! Et ses diffuseurs
n'auraient alors été poursuivis
qu'"en vertu de leur attachement" à
la LICA ? Or, les contemporains, les Résistants,
savent que les motivations d'entrée en
Résistance furent très diverses,
et qu'après leur rassemblement au sein
du Conseil National de la Résistance le
27 mai 1943, il a fallu attendre le 15 mars 1944
pour que, par le Programme du CNR, l'ensemble
des différents mouvements, syndicats et
partis de la Résistance fassent leurs simultanément
les dimensions humaniste, démocratique,
sociale et patriotique de son combat ; non sans
réticences d'ailleurs chez certains concernant
l'aspect social.
Doit-on conclure de tout cela, paraphrasant ainsi
Clémenceau, que "l'Histoire est une
chose trop sérieuse pour la confier à
des historiens" ? Cela serait absurde et
s'en tenir à cette formule serait un acte
de défiance à l'égard des
historiens, dont le rôle est essentiel dans
l'approfondissement de la connaissance de l'histoire.
Et tel n'est pas notre propos. Ce que nous voulons
au contraire souligner c'est que, individuellement
et dans des structures officielles - ou qui aspirent
à l'être de fait, les historiens,
concernant une période aussi difficile
à analyser dans sa complexité et
sa spécificité que celle de la Résistance,
gagneraient - et conséquemment l'approche
de la vérité historique aussi -
à se rapprocher des porteurs et des passeurs
de mémoire.
Une mémoire qu'il serait absurde d'opposer
à l'Histoire car, sans la sacraliser, elle
peut permettre d'éviter - y compris à
des spécialistes - des contresens historiques,
tel le fait de nier à Guy Môquet
sa qualité de Résistant.
|