| Bulletins
départementaux de l'A.N.A.C.R |
LA DORDOGNE LIBEREE
du 19 au 22 août 1944
Ce récit consacré à
la libération de la Dordogne et de son chef-lieu
Périgueux, extrait d'un texte présenté
à la presse le 16 août 1991 au nom du Comité
départemental de liaison de la Résistance,
a été publié dans le n° 82
de septembre 2006 de "la Voix de la Résistance
en Dordogne".
Ceux qui ont vécu la libération
de la Dordogne dans la deuxième quinzaine du
mois d'août 1944 ont encore en mémoire
la liesse populaire qui gagna alors Périgueux
et le département. Ce fut un enthousiasme indescriptible.
Quatre années d'incertitudes, d'angoisses et
de drames, depuis la défaite de juin 1940 et
22 mois d'occupation allemande, avaient profondément
éprouvé nos compatriotes. La libération
fut donc accueillie avec un grand soulagement et nous
avons vu à quel prix elle a été
obtenue.
Quelles sont, en Dordogne, les forces en présence
en ce mois d'août 1944 ?
Du côté de la Résistance, trois
grandes familles combattantes : l'Armée Secrète
(A.S.), les Francs-Tireurs et Partisans Français
(F.T.P.F.), l'Organisation de Résistance de l'Armée
(O.R.A.), soit approximativement 20 000 hommes en armes,
tous volontaires, qui ont en commun le courage et la
volonté de combattre pour chasser l'occupant.
Du côté de l'ennemi, les effectifs sont
certes moins nombreux mais les moyens militaires dont
ils disposent sont considérablement supérieurs
à ceux des Forces Françaises de l'IntérIeur.
Les porteurs de l'uniforme allemand sont encore au nombre
de 20 000 environ dans les garnisons de Périgueux
et Bergerac, souvent appuyés par des éléments
du 111ème régiment blindé qui,
de juin à août 1944, ont fait de fréquentes
incursions en Dordogne. Il faut également noter
la présence de la Milice et des G.M.R. qui assuraient,
à l'automne 1943, l'essentiel des opérations
contre les maquis en Dordogne, Corrèze, Haute-Vienne.
Cependant, si les Allemands sont rompus à l'art
de la guerre, l'édifice répressif qu'ils
ont mis en place, avec la collaboration du gouvernement
de Vichy, se désagrège sérieusement
à l'approche de la Libération. Ainsi la
désertion des Géorgiens enrôlés
dans l'armée hitlérienne se poursuit depuis
le mois d'octobre 1943 et, en avril 1944, ce sont plusieurs
centaines d'entre eux qui, en liaison avec la Résistance,
ont déserté leur garnison de Périgueux.
La légion nord-africaine, dont le moral est complètement
usé, demande à quitter le département
où elle se sent haïe. Il en est de même
pour la Milice et le colonel Sterkoff, d'origine autrichienne,
qui commande la garnison de Périgueux, accepte
des contacts avec la Résistance.
Le comportement de cet officier inquiète le haut
commandement allemand qui dépêche à
Périgueux le général major Arndt,
avec pour mission de reprendre les choses en mains.
Il arrivera le 9 août, flanqué du lieutenant-colonel
Von Renteln, qui demeurera sur place jusqu'au départ
des Allemands et commandera de fait la garnison.
C'est sur l'ordre de Arndt que seront fusillés,
du 12 au 17 août, 41 patriotes emprisonnés
au 35ème d'Artillerie. Quant au nouveau commandant
de la garnison, rendant visite, au préfet Calard,
il lui dit son intention de reprendre énergiquement
l'offensive contre la Résistance. Il tiendra
parole, la répression sera en effet accentuée
jusqu'au départ des troupes sous ses ordres.
Le combat pour la reprise de Saint-Astier et le massacre
de 21 otages au soir du 20 août témoignent
de cette détermination.
Fin juillet, début août 1944, le rapport
des forces a nettement évolué en faveur
de la Résistance. Dans la majorité des
secteurs de Dordogne les unités du maquis laissent
peu de répit aux convois allemands qui s'aventurent
hors de leurs cantonnements. L'un d'eux, envoyé
en renfort à la garnison de Brive le 9 août
par le commandement de Périgueux, n'est arrivé
que dans la journée du 10. Il a été
"retardé" et considérablement
éprouvé par de nombreux accrochages, les
plus importants ayant eu lieu près d'Azerat ou
à proximité du Lardin, et le dernier à
La Galibe où la colonne a passé la nuit,
attendant les renforts venus de Brive au matin pour
reprendre sa route. C'est très diminuée
qu'elle est arrivée dans la cité gaillarde.
Dans la garnison de cette ville, le moral n'est pas
bon non plus. L'avant-veille, le 8 août, un train
chargé de 25 canons antichars, de munitions et
de ravitaillement a été enlevé
de la gare de Brive à la barbe des Allemands,
et déchargé de son contenu en gare de
Ussac à quelques kilomètres de Brive.
Ce fut le résultat d'une action conjointe des
F.T.P.F. de Corrèze et Dordogne.
En Dordogne, la situation a rapidement évolué.
L'état-major départemental F.F.I. a été
définitivement constitué le 12 août
au château de Chaban, en présence du délégué
militaire régional Chasseigne et du colonel Rousselier,
commandant de la région militaire. Le 12 août,
on se bat aux portes de la ville de Périgueux,
à Niversac, à l'initiative d'un détachement
F.T.P.F. tandis que, plus près encore, des éléments
du camp A.S. Mercédès accrochent une colonne
allemande.
Le 14 août, des escarmouches ont lieu à
Puy-de-Fourche et au Toulon, suite aux attaques d'un
détachement de l'Armée Secrète.
Les 15 et 16 août, de nouvelles unités
des deux principales formations de combattants du maquis
convergent vers Périgueux.
Les Allemands, qui craignent l'encerclement de la ville,
se scindent en deux groupes qui gagnent les hauteurs
de la périphérie. Mille cinq cents se
cantonnent aux environs de Saint-Laurent-sur-Manoire,
Saint-Pierre-de-Chignac et les autres à l'ouest
du chef-lieu.
Le 15 août on se bat à Atur, Coursac, Saint-Pierre-de-Chignac.
Le 16, c'est à nouveau le camp Mercédès
qui en découd à Eyliac. Il perd 18 hommes
au cours d'un combat de plusieurs heures : neuf tués
lors de l'accrochage et neuf prisonniers exécutés.
Les actions offensives se multiplient, souvent meurtrières.
Partout les maquisards se battent avec un courage exemplaire.
Les troupes allemandes redoublent d'agressivité,
fusillent prisonniers et otages.
Le 18 août, l'état-major départemental
F.F.I. adopte un plan offensif. Il a pour but de contenir
les Allemands et d'essayer à nouveau d'obtenir
une reddition. Les différentes unités
F.F.I. sont contactées le jour même mais
ce plan ne pourra être mis en uvre avant
que les Allemands ne quittent la place le 19 au soir.
Que s'est-il passé ?
Le débarquement en Provence, le 15 août,
a modifié la stratégie du haut commandement
nazi, qui renonce à maintenir l'occupation d'une
partie de la zone sud de la France et donne, dès
le 16, des ordres sur l'évacuation de certaines
régions.
A Périgueux, la garnison allemande a reçu
l'ordre d'abandonner la ville et de se replier vers
l'ouest. Il est vrai qu'elle ne semble pas avoir d'autres
choix. La garnison de Brive s'est rendue le 15 août
aux F.F.I., celle de Tulle le 17.
Le repli vers l'ouest semble dicté par la volonté
de rejoindre les points fortifiés de la côte
atlantique.
Le 19 août à 20 h 30, les troupes allemandes
ont définitivement quitté Périgueux
et les maquisards y entreront la nuit même, sans
rencontrer la moindre Résistance alors qu'un
violent orage s'abat sur la ville.
On ne peut dire avec précision à quel
moment les occupants ont réceptionné cet
ordre d'évacuation. Il est cependant permis de
penser qu'ils étaient en sa possession le 17.
C'est ce jour là, en effet, que 87 pompiers allemands
sont envoyés à Saint-Astier à bicyclette
pour détruire les installations à l'intérieur
des carrières. Par contre, la petite garnison
qui stationne dans cette même ville depuis le
11 avril quitte celle-ci le 18 août à 16
h, et prend la direction de Bordeaux.
Aussitôt après ce départ, l'Armée
Secrète occupe Saint-Astier. Deux canons de 75
dont elle dispose sont amenés sur place pour
déloger les sapeurs-pompiers venus de Périgueux.
Ceux-ci se rendront le lendemain à 11h. Ils ne
sont plus que 67 hommes valides, 8 ont été
tués, 11 blessés et l'un d'eux a réussi
à s'échapper. Les canons de 75 et le génie
des négociateurs ont abouti à ce résultat
alors que la retraite allemande sur Bordeaux est engagée
et ce ne sera pas sans conséquences pour les
F.F.I. présents à Saint-Astier et sur
la population.
Le 20 août, les Allemands, qui ont bivouaqué
à la sortie de Périgueux progressent lentement
vers l'ouest. Après des accrochages à
Cave, les Moulineaux, Razac, ils rencontrent un premier
obstacle à Montanceix, avant de franchir l'étranglement
entre la falaise et la rivière. Une solide embuscade
immobilise la colonne et, lorsque les hommes du maquis
sont contraints au repli, l'un d'eux perché dans
un arbre la retiendra un long moment encore par le feu
de son arme. Il s'agit de l'aspirant malgache Alfred
Rokoasimbola. Resté isolé, il mourra à
son poste de combat.
A 12 h, poursuivant sa progression, la colonne engagera
le combat avec les F.F.I. qui occupent Saint-Astier.
Celui-ci se poursuivra jusqu'à 20 heures.
Que passe-t-il pendant ce temps du côté
des F.T.P.F. ? Ils sont à l'est de Périgueux
quand les Allemands abandonnent la ville. Lorsqu'il
est évident qu'ils se dirigent vers l'ouest,
trois unités font mouvement pour gagner la RN
89 en aval de l'agglomération. Il s'agit du 7ème
du 2ème régiment, du 7ème bataillon
du 4ème régiment et du 13ème bataillon.
Parmi leurs objectifs figure celui d'empêcher
un éventuel retour de l'ennemi.
Après un difficile cheminement par les routes
secondaires, les premiers éléments du
7ème bataillon atteignent Razac dans la matinée
du 20, alors que passent les derniers convois de la
colonne allemande. Ceux du 5ème bataillon arrivent
à Théorat le 21 au matin et un groupe
de reconnaissance, à bord d'une voiture, se trouve
soudain nez à nez avec une force ennemi. Quatre
de ses combattants sont tués, dont le commandant
de compagnie, Pierre Godefroy. Son unité n'en
poursuivra pas moins son action et accrochera durement
les Allemands sur le secteur, dans les heures qui suivront.
Ces derniers devront céder, non sans avoir fusillé
trois otages et procédé à six arrestations.
Le dernier épisode de la libération du
département se jouera au Pizou, le 22 août
au matin, où les hommes de "Violette"
attendent le convoi allemand. Au prix du sacrifice de
neuf des leurs, ils montrent que rien ne saurait arrêter
l'élan généreux de la Résistance,
décidée à combattre jusqu'à
la victoire pour retrouver la liberté.
Le coût total en vies humaines pour arriver à
ce résultat tant attendu est très élevé.
Environ 2 600 victimes, mortes au combat, fusillées,
mortes en déportation. Par ailleurs,
1 050 maisons d'habitation, bâtiments agricoles,
industriels ou publics ont été entièrement
détruits par incendie et 3 293 l'ont été
partiellement.
Les pillages, les vols, les exécutions sommaires,
la torture, la déportation, les fusillades d'otages,
hommes, y compris des enfants, furent les moyens employés
par l'occupant pour tenter d'imposer à notre
peuple la domination raciale dont avait rêvé
Hitler.
Les F.F.I. de Dordogne ont continué le combat
sur tous les fronts où l'on se battait, jusqu'à
la victoire du 8 mai 1945 : à la Pointe de Grave,
à la Rochelle, à Royan, sur l'Atlantique
et avec le 126ème R.I. et la Brigade Alsace-Lorraine
sur le front de l'est et en Allemagne.
La France a été libérée
grâce aux efforts conjugués des AIliés,
des Français libres et de la Résistance
française.
Mais, jusqu'à la mi-août 1944, avec des
fortunes diverses, les Allemands se sont accrochés
au terrain sur tout le territoire, malgré le
succès du débarquement et la pression
de la Résistance intérieure. Puis avec
la poursuite de l'offensive des armées soviétiques,
le débarquement en Provence a joué un
rôle déterminant dans la décision
de commandement allemand d'évacuer la presque
totalité du sud de la France.
Il n'y a donc pas eu, à proprement parler, de
"libération" de Périgueux ou
de la Dordogne et le fait d'être entré
le premier au chef-lieu ou à Bergerac après
le départ des Allemands ne peut conférer
à quiconque ce titre.
En d'autres circonstances, nous aurions peut-être
pu obtenir la reddition de la garnison de Périgueux,
comme ce fut le cas à Brive et à Tulle.
Mais en Corrèze le commandant allemand avait
sans doute à l'esprit les pertes subies lors
de la prise de cette dernière ville par le maquis
les 7 et 3 juin, et que la division "Das Reich"
avait dû reconquérir par la force et la
terreur provoquée par une centaine de pendaisons
et de nombreuses déportations.
En Dordogne les choses se sont déroulées
différemment.
Ce qu'il faut retenir, c'est le rôle joué
par la Résistance après la défaite
de 1940. Il fallait dénoncer l'entreprise de
domination raciale du Reich allemand, la collaboration
du gouvernement de Vichy, organiser le refus de servir
l'ennemi et d'être complice sous quelque forme
que ce soit ; organiser et mener la lutte armée.
Tout cela fut fait en Dordogne, dans le contexte difficile
du mythe pétainiste et de la répression.
Ce qu'il faut retenir encore, c'est la vaillance de
nos populations lorsqu'elles furent gagnées à
l'idée de la Résistance pour le succès
du débarquement, pour hâter l'heure de
la libération, pour redonner à notre pays
sa souveraineté et son rang de grande nation.
Et pour cela, fidèle à ses traditions
de luttes pour la liberté, la Dordogne a tenu
fièrement sa place.
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